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IL Y A LONGTEMPS DANS DIX ANS
Moiteur maximale, espace acoustique saturé du martèlement des basses, éclairs colorés dévoilant furtivement les visages de la transe, Martin n’arrivait pas à détourner son regard du nombril de la beauté brune qui dansait face à lui.
Trois heures du matin au cœur du volcan, la piste exiguë du plus hype des clubs de la capitale, il n’en revenait pas, le pauvre, pour sa première vraie soirée parmi l’élite artistico-culturelle, il n’en revenait pas mais il voulait s’en convaincre : le show essentiellement torride que donnait cette fille, une des plus désirables de la boîte, lui était bel et bien destiné.
Hier encore, elle n’était qu’un doux minois aperçu une fois ou deux, petite assistante dans la maison d’édition qui venait d’accepter le premier manuscrit de Martin. Réunion de travail informelle, cheveux et habillage informes, elle avait à peine eu un mot ni un regard pour lui. Rien qu'un beau visage de plus, le mépris ou tout au moins l’indifférence habituelle d’une belle jeune fille caparaçonnée sous son professionnalisme un peu surfait. Tout juste s’était elle contentée, en fin de réunion, de lui tendre une invitation à la fête privée du lendemain.
Et donc ce soir, un autre personnage.
Un corps, d’abord…Un petit corps parfait, une peau mate rendue luisante par la danse, un incroyable fuselage de jambes émergeant d’une à-peine jupe noire soulignant le nombril, ce nombril à l’envoûtante ondulation, un tout petit haut grandement échancré, des promesses de doux reliefs entre deux soubresauts rythmiques.
La techno, décidément, est une invention magique, se dit-il à la faveur d’un court break du beat, juste le temps pour elle de rejeter ses belles boucles en arrière, libérant un regard enflammé, un sourire essoufflé à faire croire au bonheur, vite une gorgée de vodka ramassée au hasard, peut être une pilule discrète, il n’a pas eu le temps de bien voir, et c’est déjà reparti.
Le noir à nouveau, et d’abord une phrase ondulante de basse synthétique, juste deux mesures en boucle, les talons se soulèvent, émeuvent les jambes félines qui se remettent à bouger, puis la boîte à rythme, tchic tchic et caisse claire, les hanches suivent, mouvement du désir, moment féminin, maintenant la délivrance du pied de batterie, énorme, compressé, qui fait aussitôt entrer le ventre en résonance, ce nombril, encore qui se remet à tournoyer, poussé dans sa furie par les graves les plus infras, et les nappes de synthés viennent enrober les petits seins furtifs, délicatement les emmener dans la ronde, d’abord douces arabesques puis violentes saccades, et la voix enfin, le chant déchirant l'air, vocodeur monosyllabique qui entraîne la tête, et la danse des boucles gifle son visage. Son et lumière extatique, le charme déchaîné comme une offrande.
"Quelle beauté que le mystère féminin, ou quel mystère que la beauté féminine, enfin je ne sais plus bien", essayait en dansant de penser Martin, à l'aide des rares neurones qui pouvaient lui rester encore exempts des sortilèges alcooliques ou érotiques de la nuit.
Quel mystère, oui! Et pourquoi lui? Rien ne pouvait justifier un tel changement dans l'attitude de cette fille. Il n'était qu'un petit écrivain débutant qui avait ramé pendant cinq ans depuis son arrivée dans la capitale avant de placer un manuscrit, et elle, furie insoupçonnée, côtoyait chaque jour des auteurs autrement plus renommés ou influents. Que lui restait-il pour la captiver?
"Mon charme inné, ma beauté sauvage, allez hop, ce doit être ça!" Toujours était-il que les déhanchements et les sourires répétés continuaient à lui parler très directement… Il était l'Elu de la soirée!
Un regard circulaire pour s'en convaincre un peu plus, essayer de percevoir la jalousie des autres types, ou leur envie d'être à la place de Martin, le roi du monde. Il y avait d'abord ce beau mec en costard italien, accoudé au bar, qui ne les avait pas quittés des yeux depuis le début de leur parade technoïde. Petit sourire amusé du jeune loup clubeur, il ne perdait pas une miette du spectacle, en connaisseur. D'autres regards plus furtifs, et puis, un peu à l'écart, affalé dans son fauteuil, ce célèbre présentateur télé qui fixait leur couple d'un œil désabusé et plutôt vide. Ce type était connu de la France entière: l'animateur toujours en noir de talk shows branchouillés et tardifs, un mélange de beauferie et de cynisme, de paillettes et d'acuité intellectuelle, Martin ne savait pas trop s'il détestait ce personnage ou s'il le fascinait. En tout cas, ce soir, dans le privé, il avait troqué son éternel uniforme noir contre un costume blanc… La classe.
Quoique…Entouré de quelques bimbos toutes en cuisses et nichons, il semblait plus paillette qu'intellectuel, un peu plus bouffi (le blanc peut-être?) et fatigué qu'à la télévision. Une belle femme blonde s'approchait de lui. Sans sourire, il se leva. Ils échangèrent une accolade typique show-bise que Martin commençait à repérer maintenant: longues embrassades, le bras droit serrant très fort le cou de l'autre, ils semblaient plutôt se congratuler d'avoir la chance inouïe de se connaître, de se reconnaître parmi tous ces anonymes. D'ailleurs, cette blonde, c'était… Zut, son nom échappait aussi à Martin. Une actrice sans doute, il se retourna vers sa copine brune, elle saurait sûrement…elle avait disparu.
Volatilisée pendant que Martin effectuait son petit panorama mondain. Il tenta aussitôt une percée dans la foule compacte, vite, la retrouver parmi le no man's land des fêtards. Un troupeau inerte, difficile à fendre, absorbant mollement les mouvements qui peuvent le traverser, comme un Martin trop pressé, par exemple, un amortisseur de volonté, une lente digestion des individualismes sur le dance floor hautement assimilant de la Sainte Tendance.
Il était impensable qu'elle ait pu le laisser tomber en pleine parade sensuelle, cette fille était pour lui et le désirait, c'était flagrant… Où avait-elle pu disparaître? Bloqué par les danseurs, Martin fouillait toute la boîte de son regard hagard… Tiens, le type de la télé, il ne l'avait pas lâchée des yeux de la soirée, il devait bien savoir, lui, dans quelle direction elle était partie.
- Pardon, excusez- moi. Vous n'auriez pas vu ma copine, celle qui dansait avec moi il y a deux minutes?
Martin parlait à la star cathodique.
Pour toute réponse, un regard bovin qui trahissait un cerveau très embrumé. Le temps de décider que ce type était un parfait inconnu et qu'il n'était d'aucun intérêt de se fatiguer à lui adresser la parole, la star en question détourna la tête, un petit rictus au coin de la bouche.
- Heu… merci quand même.
Martin n'hésiterait plus désormais entre l'admiration et la détestation.
Bon, il restait les toilettes, c'était plausible, ça, elle avait dû s'absenter quelques instants, elle sera allé se repoudrer le nez, les filles font ça en boîte, n'est-ce pas, alors il n'avait plus qu'à l'attendre devant les toilettes pour filles, enfin pour dames on dit, où étaient-elles, d'ailleurs, ces toilettes? Ah et bien là, tiens, en haut du petit escalier en colimaçon où ces dames justement faisaient la queue. Vite, Martin monta à l'étage, se frayant un étroit chemin parmi tous ces corps féminins immobiles. Agréable, au passage, cette sensation d'effleurer sans s'y attarder tant de rondeurs engoncées dans des fourreaux ultra-serrés ou des bustiers portés trop courts; une espèce de massage furtif et collectif, une vague de fesses et de seins qui l'aura transporté avec complaisance en haut de l'escalier, devant la porte des toilettes, face au vestiaire, où elle se trouvait, en train de récupérer ses affaires, prête à sortir.
- Ben… tu allais partir? Remarque moi aussi, attends, j'arrive, je vais prendre ma veste au vestiaire.
Veste au vestiaire, quelle pauvreté pour un écrivain, même débutant, qui commençait à se demander s'il n'était pas en train de s'en prendre une. Mais non, Martin était sûr de lui, cette fille le voulait. Jamais on n'avait dansé contre lui de cette manière, c'était une preuve ça, non, et son départ furtif, une coquetterie pour être certaine qu'il la suivrait. Allez, la fin de la nuit allait être belle.
Un léger vertige le saisit dans l'atmosphère extérieure quand le physionomiste referma la lourde porte derrière lui. Les oreilles en coton à la sortie du cocon, l'alcool aussi qui doit rendre un peu con, ici le monde était légèrement différent. On était un peu à la frontière du réel, mais de quel côté de la porte, déjà, se trouvait l'artificiel?
Et elle, où se situait-elle?
Assise sur un muret, dans cette petite rue silencieuse, lasse, presque triste, les yeux dans le flou. Pas un regard pour Martin, mais elle semblait l'attendre sagement, presque soumise, superbe joueuse qui connaît la fin de l'aventure et se délecte de la vivre, tu n'as plus qu'à t'avancer, Martin, tu n'as plus qu'à la recueillir, cette femme magnifique, tu avais bien vu les choses, tu es un Dieu, Martin.
Ce que le Dieu n'avait pas vu, c'est le coupé BMW noir qui venait de s'arrêter devant la boîte. Aussitôt, la femme magnifique bondit sur ses deux pieds, retrouvant instantanément son sourire enchanteur, et se précipita la jupette au vent vers la portière du passager. Au volant, le beau gosse au costume italien qui était au bar, tout à l'heure.
Le plus cruel, ce ne fut pas le baiser passionné à pleine bouche, ce ne fut pas l'indifférence totale de la fille pour Martin, ce fut l'ironie du regard que le conducteur lui décrocha en passant la première.
La BMW disparut d’un trait.
Un trait qui rayait Martin de cette histoire. Net et sans bavure.
Silence de la rue…seules parviennent du sous-sol de la boîte les basses filtrées d'ouate.
L’air frais dégrise complètement.
Le jour ne va plus tarder.
Que faire de la lourde solitude d’une soirée foirée ?
- " Bienvenue à Paris, mon vieux ! "
Martin n’entend pas Martin ne répond pas.
-Ah, c'est pas pareil qu’à la fête de ton village, hein, quand tu emmenais les filles à l’écart du bal pour les embrasser sous le chèvrefeuille…
Martin se retourne. Une silhouette adossée à un réverbère lui parle.
-Allez, t'en fais pas, tu l'oublieras vite, cette fille.
La silhouette sort de l'ombre, un vieil homme dans un manteau gris clair, les cheveux un peu longs, blancs, désordonnés. Un pauvre type qui s'ennuie et qui va lui demander une pièce à la fin de son laïus. Martin n'est pas d'humeur.
-Ho le vieux, je vous ai rien demandé, foutez- moi la paix.
Le vieil homme sourit, la dureté affichée de Martin qui contraste avec le vouvoiement semble lui plaire.
- Allez mon petit, t'es énervé parce qu'elle s'est moquée de toi, mais crois- moi, elle n'en valait pas la peine.
- Putain, mais ça va, lâchez-moi un peu, j'ai pas besoin d'un grand père pour me conseiller. Qu'est ce que vous en savez, d'abord, ce qu'elle vaut cette fille, et qu'est ce que vous pouvez bien savoir de ma vie ?
Le vieux éclate franchement de rire, un vrai rire, de bon cœur.
-Ce que je sais, en tout cas, c'est que je ne suis pas ton grand-père, ça c'est sûr!
Martin observe l'inconnu plus attentivement. Il n'a pas l'allure d'un clochard en fait, il s'exprime plutôt bien. Il est très vieux, semble fatigué par la vie, mais il garde l'œil très vif, rieur. Il n'est pas extrêmement soigné mais il est propre. Sous ses traits fripés et sa chevelure en bataille perce un étonnant regard bleu acier, la même couleur que les yeux de Martin, juste un peu plus délavés. Bien droit, les mains dans les poches de son grand manteau, il continue de sourire en regardant le jeune homme avec une certaine tendresse.
Martin se calme un peu…Après tout qu'a t il de mieux à faire que de discuter avec un vieux con pour finir la nuit. Et puis… Un détail l'a intrigué.
-Qu'est ce que vous avez dit tout à l'heure, sur le chèvrefeuille? Comment vous savez ça, vous?
-Hé hé, tu sais, on a tous plus ou moins la même histoire, les mêmes odeurs de chèvrefeuille en été ou de lilas au printemps qui traînent dans un coin de notre jeunesse.
-Dans mon village, c'était vraiment du chèvrefeuille derrière la place du bal, répond Martin, pensif.
-Ben tu vois, les lampions, l'accordéon, tout ce folklore ringard et collectif…
-Oui enfin quand vous en parlez, j'ai l'impression que c'est plus de votre époque que de la mienne quand même.
-N'empêche…Tu as connu ça aussi, n'est-ce pas?
-Oui…
-Et ce soir, reprend doucement le vieil homme, ce soir, c'était différent pour toi, tu as eu l'illusion d'y être, d'en faire partie, d'être enfin sorti de ton trou. Et tu enrages d'avoir été laissé sur le carreau, sur le pavé plutôt par cette fille.
-Mais pourquoi l'illusion? J'y étais vraiment, et puis je …oh et puis zut, j'ai pas à me justifier, je ne vois pas ce que vous pouvez comprendre, votre monde n'est pas le mien.
Un temps, un soupir.
-Mon monde n'est plus le tien, c'est vrai, mais je préfère le mien aujourd'hui.
-Vous êtes bizarre, vous, à toujours parler par énigmes. Et qu'est ce que vous faisiez là, à cette heure ci, d'abord?
-Oh, tu sais, les hasards spatio-temporels, tout ça nous dépasse. Plein de gens ont écrit de très belles pages là- dessus. Quant à les comprendre, c'est tout autre chose.
-Vous aimez lire?
Les yeux se plissent de malice.
-Oui, j'aime lire…Mais je préfère écrire.
-Vous écrivez? C'est drôle, moi aussi! Et vous avez publié?
-Environ cinquante ouvrages, oui, au cours de ma vie.
-C'est vrai? C'est dingue, ça! Vous êtes connu, alors, comment vous appelez vous?
-Peu importe mon nom, et puis je préfère rester un anonyme pour toi, mon petit.
Son regard s'est perdu dans le caniveau, celui de Martin fixe les étoiles.
-Moi, mon premier roman va bientôt paraître.
Comme s'il n'avait pas entendu, le vieux enchaîne:
-Oui, je suis connu, tout au moins l'ai-je été. J'ai eu mon heure de gloire, les best sellers, les médias, les shows télé, et puis je suis revenu à des choses plus personnelles dans mon écriture, je voulais retrouver l'esprit de mes débuts, remettre de l'authenticité dans mes lignes. Alors forcément, j'ai moins vendu, alors tous ces amis merveilleux que j'avais eu pendant vingt ans m'ont vite oublié.
Martin sort une cigarette.
_ Vous en voulez une?
-Oh! J'ai arrêté il y a bien longtemps, à l'époque où il devenait impossible d'allumer une clope sans se faire conspuer…Si tu savais! Mais oui, tiens, j'en veux bien une, et puis à mon âge, c'est plus tellement dangereux de replonger!
Martin lui donne du feu, le vieil homme entoure la flamme de ses mains, et frôle incidemment le poignet de Martin. Il recule d'un bond, très troublé, presque effaré.
-Mon Dieu…Est il permit de connaître ça une fois dans sa vie?
Il a murmuré, Martin n'est pas sûr d'avoir bien entendu. Cet homme a vraiment l'air bizarre, et semble tellement bouleversé de l'avoir frôlé.
_ Pardonne moi…C'est juste que… Non rien, tu sais, ça faisait quarante ans que je n'avais plus touché une clope… Ça fait remonter plein de choses, c'est "madeleinesque" comme je dis toujours!
-Tiens, c'est amusant, moi aussi je dis toujours ça!
Un long silence. Martin tire une bouffée, pensif. Cet homme doit vraiment être un vieux mytho à moitié dingue, mais il est captivant.
-Et…Quelle période avez-vous préféré ? Celle de la gloire des best sellers, ou…
-La gloire des best sellers! Disons que cette période de ma vie était plus facile, oui, j'avais de l'argent, des amis, des filles… Mais bon… Étais-je vraiment encore moi-même?
Tu sais, la période la plus merveilleuse, celle qu'il ne faut jamais oublier, celle qui doit être ta référence pour le restant de tes jours, c'est celle que tu vis en ce moment: le début, le premier livre, la découverte, la première fois. C'est là que se trouve ce qui fera ta vie, ce qui sera toi plus tard… Si les petits cochons ne te mangent pas, bien sûr.
-C'est qui, les petits cochons?
-À peu près tous les gens qui étaient dans la boîte ce soir, tous ces gens qui pensent avoir une once de pouvoir, et surtout les parasites qui traînent autour des quelques artistes et créateurs qu'ils ont tout fait pour arriver à côtoyer, le lierre qui s'identifie au chêne, en quelque sorte, les loups qui ne sont que de vulgaires petits porcs.
-Comment savez-vous qui était dans la boîte ce soir, vous n'y étiez pas, vous-même? Comment pouvez-vous les juger aussi rapidement?
-Je n'y étais pas? Oui et non… Et puis, tu sais, ce sont toujours plus ou moins les mêmes, époque après époque. Tiens, cette fille, par exemple, dont je te disais qu'elle n'en valait pas la peine, elle aussi deviendra comme eux. Dans dix ans, on ne sait trop par quel miracle, elle aussi aura réussi à présenter son talk show à la télé. Chaque semaine, à l'heure de l'enregistrement de l'émission, elle sera incapable de pénétrer sur le plateau sans prendre son rail, elle sera devenue odieuse avec tout le monde, aura ses pages dans la presse people, photo volée les seins à l'air sur la plage, tu vois le genre, d'ailleurs il me semble que d'ici là, ce ne sera plus tout à fait les mêmes, les seins je veux dire, enfin bref, elle vivra dans un monde où son entourage lui répétera chaque jour qu'elle est formidable, magnifique, qu'ils ont tous toujours cru en elle, et tous les agents, les éditeurs feront la queue devant son bureau pour placer leurs écrivains, chanteurs ou acteurs dans son émission, entretenir le flux cathodique, quoi, et elle, tous les matins se lèvera la peur au ventre, quittant le plus vite possible son bel appartement désert pour se noyer dans son boulot, cachant ses angoisses, ses complexes et son incompétence; ça durera quelques années, et puis, toujours la même histoire: après son talk show tardif, elle aura enfin son prime time, et là, les audiences seront décevantes, puis très mauvaises, alors on la remplacera par une autre poulette, une blonde cette fois ci avec un décolleté plus profond, qui à son tour, recevra des écrivains dont elle n'aura jamais lu une seule ligne, la seule chose qu'elle aura lu dans sa vie d'ailleurs, ce sera son prompteur, et la première, ta belle brune, n'aura d'autre ressource pour continuer d'exister que d'écrire un bouquin dénigrant ce monde injuste et cruel de la télé spectacle, racontant sa descente aux enfers, et son oubli médiatique, elle jurera, tout en crevant secrètement du désir de revenir devant une caméra, que désormais elle ne veut se consacrer qu' à des tâches plus nobles, l'écriture, tiens, comme l'autre vieux goret coké en costume blanc que tu as croisé ce soir, et qui pendant des années a déclaré qu'il voudrait rester dans l'histoire pour ses romans historiques plutôt que pour ses émissions de merde, et bien il aura réussi, au final, ses "romans historiques" se sont avérés des plagiats d'anciens livres compilés par des petites mains, et le seul bouquin de lui dont le public se souvient c'est celui où il a raconté ses partouzes, en balançant tous les gens de ce milieu…beau succès d'édition, remarque, mais tu vois, même les cochons, les vrais, ne se complaisent pas dans une fange aussi putride.
Il a conclu sa tirade en jetant rageusement son mégot dans le caniveau. Martin a tout écouté sans ciller, et reste abasourdi… Que d'aigreur chez cet homme, que de rancœur sans doute pour arriver à décrire le futur avec autant de haine et de cynisme, il a dû être touché, certainement, mais en même temps, sa description de la société du spectacle semble tellement cousue de ce fil blanc dont on fait les colliers de clichés, comment le croire une seconde? Martin se hasarde à poser une question:
-Je ne savais pas qu'il avait écrit un bouquin sur ses coucheries, c'était quand, ça?
-Je ne sais plus exactement, mais je me souviens qu'il l'avait bien vendu en tout cas.
Le vieil homme hésite d'un coup, et semble se raviser:
-Oh, peut être ne l'a t-il pas encore écrit d'ailleurs, peu importe.
-D'accord, c'est bien ce que je pensais, triomphe Martin, vous racontez vraiment n'importe quoi! En fait, vous vous emmerdiez, là sur votre trottoir, et vous avez eu envie de vous distraire et de vous foutre de ma gueule en me voyant sortir avec elle. Quand je pense que j'ai failli croire à toutes vos conneries, et puis ça fait à peine cliché, vos histoires de télé, là, et comment pouvez vous croire une seconde qu'elle deviendra présentatrice, cette fille? Ridicule!
-Je ne le crois pas, je le sais!
-Vous le savez? Mais bien sûr! Vous lisez l'avenir dans les jantes alu des BMW à la sortie des boîtes de nuit, c'est ça?
Le vieil homme sourit avec lassitude.
-Pas du tout…j'ai été invité à son émission, figure toi, il y a longtemps bien sûr.
-Il y a longtemps? Dans dix ans?
-Oui, répond l'homme l'air peiné, et le plus pénible, c'est que je n'ai pas réussi à s'avoir si elle se souvenait de moi ou si elle m'avait complètement oublié.
Martin éclate de rire.
-Bon allez, je sais pas pourquoi je m'énerve avec vous, je vais vous laisser à vos délires, hein. C'était sympa quand même cette conversation. Mais vous racontez vraiment n'importe quoi. Remarquez, vous devriez vraiment écrire, vous êtes doué pour les histoires. Allez, bonsoir, et faites attention à vous.
-Salut, répond le vieux un peu déçu que la conversation s'arrête, mais que pouvait-il dire de plus après tout? Cinquante ans les séparent, c'est un gouffre infranchissable.
Martin s'éloigne dans la petite rue sombre, mi- amusé, mi-vexé d'avoir été pris pour une pomme deux fois ce soir.
-Quel vieux con, se dit-il, et qu'est ce que je peux être con moi aussi!
Le vieil homme le regarde partir, touché et attendri.
- C'est vrai que j'étais beau quand j'étais jeune, mais qu'est ce que j'étais con!
FIN